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Google Stitch et le « vibe design » : l'IA qui prétend comprendre vos émotions va surtout vous faire perdre du temps

Google lance Stitch, un outil de design piloté par vos « vibes ». Derrière la promesse séduisante, une réalité qui risque de décevoir les designers et de renforcer le mythe d'une IA qui « comprend » vraiment.

Le « vibe design » débarque : quand Google prétend lire dans vos pensées

Google vient d’annoncer Stitch, un nouvel outil de design basé sur ce qu’ils appellent le « vibe design ». L’idée ? Vous décrivez l’ambiance, l’émotion, le ressenti que vous voulez transmettre, et l’IA génère des propositions de design en conséquence. Plutôt que de dire « je veux du bleu avec une typo sans-serif », vous diriez « je veux quelque chose de chaleureux et rassurant, comme un café un dimanche matin ».

Sur le papier, c’est séduisant. Dans la pratique, j’ai de sérieux doutes. Et après avoir passé des centaines d’heures à utiliser Claude, GPT-4, Midjourney et autres outils génératifs, je peux vous dire une chose : ce type de promesse est exactement ce qui crée de la frustration chez les utilisateurs.

Pourquoi le « vibe design » est un piège conceptuel

Le problème fondamental du « vibe design », c’est qu’il repose sur une illusion : celle qu’une IA peut « comprendre » une émotion ou une ambiance de la même manière qu’un humain.

Quand vous dites à un designer humain « je veux quelque chose de chaleureux », il va puiser dans son expérience personnelle, sa culture visuelle, ses références culturelles. Il va vous poser des questions : « Chaleureux comment ? Plutôt scandinave-hygge ou plutôt méditerranéen ? Plutôt vintage ou contemporain ? »

Une IA, elle, va faire une chose très différente : elle va chercher des patterns statistiques dans ses données d’entraînement. Elle va associer « chaleureux » à certaines palettes de couleurs (probablement des oranges et des bruns), certaines typographies (probablement des serif), certaines compositions. Mais elle ne « comprend » pas ce qu’est la chaleur émotionnelle.

Résultat ? Vous allez obtenir des designs génériques qui correspondent à une moyenne statistique de ce que « chaleureux » signifie dans le dataset de Google. Pas à ce que ça signifie pour vous, votre marque, votre contexte spécifique.

Ce que j’aurais aimé voir à la place

Plutôt que de promettre une compréhension émotionnelle fantasmée, Google aurait pu construire quelque chose de vraiment utile :

Un assistant de design itératif et honnête sur ses limites. Au lieu de prétendre « comprendre votre vibe », l’outil pourrait dire : « Voici 10 propositions basées sur différentes interprétations du mot ‘chaleureux’. Laquelle se rapproche le plus de ce que vous cherchez ? » Et affiner à partir de là.

Un système de références visuelles explicites. Imaginez pouvoir uploader 3-4 designs que vous aimez et demander : « Génère-moi des variations qui capturent le même esprit mais avec ma propre identité ». Ça, c’est concret. Ça, c’est utilisable.

Une vraie intégration avec le processus de design existant. Au lieu d’un outil qui génère des maquettes complètes (et souvent inexploitables), pourquoi ne pas créer un assistant qui aide sur des micro-tâches spécifiques ? « Propose-moi 5 palettes de couleurs accessibles qui fonctionnent avec ce logo. » « Génère 10 variations de cette typographie avec différents niveaux de lisibilité. »

L’écart entre le marketing et la réalité

Ce qui m’agace avec ce type d’annonce, c’est qu’elle perpétue un malentendu fondamental sur ce que l’IA peut faire aujourd’hui.

Quand Google parle de « vibe design », il vend du rêve à des non-designers qui pensent : « Super, je vais enfin pouvoir créer des trucs pros sans apprendre Figma ! » Et à des designers qui espèrent : « Génial, l’IA va gérer les tâches rébarbatives et me laisser me concentrer sur la créativité ! »

Mais la réalité, c’est qu’on va se retrouver avec :

  1. Des designs génériques et sans âme qui ressemblent à tout ce qui existe déjà, parce que l’IA ne fait que remixer l’existant
  2. Une illusion de simplicité qui cache en fait une complexité déplacée : au lieu d’apprendre les bases du design, vous allez passer des heures à formuler et reformuler des prompts jusqu’à obtenir quelque chose d’à peu près correct
  3. Un fossé qui se creuse entre ceux qui comprennent les fondamentaux du design (et savent donc utiliser l’IA comme un outil parmi d’autres) et ceux qui s’en remettent entièrement à elle (et produisent des résultats médiocres)

Comment utiliser ce type d’outil (si vraiment vous le devez)

Si vous êtes tenté d’essayer Stitch ou un outil similaire, voici mon conseil de praticien :

Utilisez-le comme un outil d’exploration, jamais comme un outil de production finale.

Voici un workflow qui pourrait avoir du sens :

  1. Génération de multiples directions avec des prompts variés : « minimaliste et épuré », « chaleureux et artisanal », « moderne et tech », « luxueux et sobre »
  2. Extraction des éléments intéressants de chaque proposition (une palette ici, une mise en page là, une hiérarchie visuelle ailleurs)
  3. Reconstruction manuelle dans votre outil de design habituel, en appliquant votre propre sensibilité et les spécificités de votre projet
  4. Affinage avec un vrai designer ou avec votre propre jugement critique

En d’autres termes : utilisez l’IA comme un mood board interactif, pas comme un designer autonome.

Ce que ça révèle sur l’état de l’IA en 2025

Cette annonce de Google s’inscrit dans une tendance plus large que j’observe depuis des mois : les grandes entreprises tech font des promesses de plus en plus ambitieuses sur les capacités « émotionnelles » ou « créatives » de leurs IA.

On nous parle d’IA qui « comprennent le contexte », qui « saisissent les nuances », qui « perçoivent les intentions ». Mais fondamentalement, ces systèmes restent des machines à prédire le token suivant (dans le cas des LLM) ou le pixel suivant (dans le cas des modèles génératifs visuels).

Ce n’est pas une critique de la technologie en soi. Claude, que j’utilise quotidiennement, est un outil extraordinaire pour la rédaction, le code, l’analyse. Midjourney peut générer des visuels époustouflants. Mais ces outils brillent quand on les utilise pour ce qu’ils sont vraiment : des amplificateurs de compétences humaines, pas des substituts.

Le « vibe design » de Google, c’est l’inverse : c’est vendre l’illusion que l’IA peut remplacer la compréhension humaine du design. Et ça, c’est problématique.

Alors, faut-il ignorer complètement Stitch ?

Pas forcément. Si Google a bien fait son travail (et c’est un gros « si »), Stitch pourrait avoir sa place dans certains contextes très spécifiques :

  • Pour du prototypage ultra-rapide lors de phases de brainstorming, quand vous voulez juste visualiser rapidement 10 directions différentes
  • Pour des projets à très faible enjeu où « suffisamment bon » est réellement suffisant (une présentation interne, un doc de travail, etc.)
  • Pour l’éducation, en montrant à des débutants comment différents choix de design créent différentes ambiances

Mais pour du design professionnel, pour votre identité de marque, pour tout ce qui compte vraiment ? Non. Le « vibe design » ne remplacera pas un vrai processus de design, avec de vraies contraintes, de vraies itérations, et de vrais choix réfléchis.

Ce que j’aurais voulu que Google construise

Plutôt que Stitch, voici ce dont j’aurais vraiment eu besoin :

Un outil qui explicite ses choix. Au lieu de dire « Voici un design chaleureux », qu’il dise : « J’ai choisi cette palette parce qu’elle est souvent associée à X dans mes données d’entraînement. J’ai utilisé cette typo parce qu’elle a des caractéristiques Y qui évoquent la stabilité. »

Un système qui me challenge. « Vous avez demandé ‘chaleureux’, mais votre secteur d’activité (santé) a des codes visuels spécifiques. Voulez-vous explorer des directions qui intègrent ces codes ? »

Un assistant qui m’apprend. « Ce choix de contraste fonctionne bien pour l’ambiance que vous cherchez, mais il pose des problèmes d’accessibilité WCAG. Voici 3 alternatives qui conservent l’esprit tout en étant conformes. »

Ça, ce serait révolutionnaire. Pas un générateur de plus qui fait semblant de comprendre mes émotions.

Mon verdict de praticien

Le « vibe design » de Google est symptomatique d’un problème plus large dans l’industrie de l’IA : on vend des capacités émotionnelles et créatives qui n’existent pas vraiment, au lieu de se concentrer sur ce que ces outils font réellement bien.

Si vous êtes designer, ne vous laissez pas impressionner. Continuez à maîtriser les fondamentaux. L’IA ne vous remplacera pas, mais un designer qui sait utiliser l’IA risque de vous dépasser.

Si vous n’êtes pas designer, ne tombez pas dans le piège de croire que l’IA vous dispensera d’apprendre les bases. Vous allez juste produire du contenu médiocre plus rapidement.

Et si vous êtes développeur ou chef de produit, posez-vous cette question : est-ce que votre prochain outil IA promet honnêtement ce qu’il peut faire, ou est-ce qu’il surfe sur le fantasme d’une machine qui « comprend » vraiment ?

Parce qu’au final, c’est ça qui fera la différence entre un outil utile et un gadget vite oublié.

Vous utilisez déjà des outils de design génératif ? Partagez votre expérience en commentaire : qu’est-ce qui fonctionne vraiment, et qu’est-ce qui relève du marketing ?